La reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI.
Et son séjour à Orléans en mai 1417.
Quelques mots sur la vie de la reine :
En 1398, la reine de France, Elisabeth de Wittelsbach (Isabeau de Bavière, qui signait "Ysabel"), épouse du roi Charles VI, obtint de lui l'Hôtel Barbette, à Paris, pour en faire sa propre demeure. Elle avait de nombreuses possessions et rentes.
La même année, elle obtenait du roi, pour Hémon Raguier, deux hôtels situés à Saint-Ouen, pour le récompenser d'avoir négocié l'achat de terres pour la reine. Celui-ci s'occupa longtemps des finances d'Isabeau.
Elle mettait en lieux sûrs des sommes d'argent, afin d'en disposer librement.
En mai 1416, par exemple, elle était au château de Vendôme, qui appartenait au comte Louis de Bourbon. Elle avait 3.000 francs d'or qu'elle déposa entre les mains des moines de l'abbaye de la Trinité de Vendôme. Pour être plus sûre de leur discrétion, elle leur permit de disposer de cet or si elle ne le réclamait pas de son vivant, sous réserve de dire des messes et de célébrer un anniversaire pour elle et Charles VI, le roi, son époux. Un acte fut fait qui portait juste la signature d'Isabelle, et contresigné par Jehan Lepicart, son secrétaire :
"Comme huy, a nostre requestre et contemplacion, noz bien amez les religieux soubs prieur et couvent du moustier de la très Saincte Trinité de Vendosme, ou diocèse de Chartres, ayent prins et receu de nous, par manière de garde et de deppot, la somme de trois mil francs en escuz d'or à la couronne de xviii sols par pièce, laquelle somme nous leur avons faict bailler... en nous promectant de bonne foy et par leurs lettres sur ce faites, de nous rendre ladite somme toutes et quantes foiz que les en requerrons ou ferons requérir... ou cas que en nostre vie et devant nostre décès ne l'aurions reprise par devers nous, soit par l'advis, conseil et ordonnance de nos diz conseillers, acquise, achetée entièrement admortie rente perpétuelle pour ladite église et les suppoz d'icelle, laquelle rente nous, dès maintenant pour lors ou dit cas, donnons et laissons à ladite église, moyennant et parmy ce que les diz religieulx et leurs successeurs seront tenuz, abstrains et obligiez de dire et célébrer perpétuellement par chacun jour une messe à basse voix et au bout de chascune année un anniversaire solennel."
En mars 1417, elle envoya auprès du chapitre collégial de Saint-Aignan, à Orléans, son secrétaire Jehan Salant, porteur d'une somme de 4.000 francs. Il était indiqué que, si la somme ou partie de la somme, restait entre les mains du chapitre lors de son décès, les dépositaires pourraient consacrer les 4.000 livres à l'achat de rentes, sous réserve que pour chaque somme de 60 livres parisis de rente, le chapitre ferait célébrer chaque jour une messe et, une fois par an, l'anniversaire de la donatrice.
Son frère, Louis de Bavière, vivait à ses crochets. Il coûtait 30.000 francs par an, au moins, dont Isabeau fournissait 3.000.
Jehan Le Blanc, le 10 avril 1400, remplaça Hémon Raguier, devenu trésorier des guerres. Hémon était le frère de Raymond Raguier, maître de la chambre aux deniers du roi.
En 1393, fut créée l'Argenterie de la reine, dirigée par Hémon de 1398 à 1403. Hémon et Raymond constituèrent la chambre aux deniers d'Isabelle de France, fille de la reine Isabeau, future épouse du roi Richart II d'Angleterre.
Isabeau se rendait surtout à l'Hôtel Barbette - qu'elle possédait en propre - que pour se détendre et fuir la cour. Elle ne l'a possédé que de 1399 à 1408 et, sur ces neuf ans, n'y vécut en permanence que six mois.
Hémon Raguier était resté au service de Charles VII, après son père Charles VI. En avril 1423, Henry VI, roi d'Angleterre, donna à Isabeau les biens que Hémon possédait en France, en paiement de ce que ledit Raguier lui était redevable :
"Henry, par la grâce de Dieu Roy de France et d'Angleterre, savoir faisons à tous présens et advenir nous avoir esté exposé de la partie de très haulte et très excellente princesse nostre très chière et très amée ayeule, Ysabel," (c'était sa grand-mère) "par la grâce de Dieu Royne de France, que un appelé Hémon Raguier, lequel est rebelle et désobéissant à nous, par quoy tous ses biens, possessions et héritages sont à nous confisquez et acquis, a esté pour long temps trésorier et receveur général de toutes les finances."
Evidemment... car la reine avait désavoué son fils le Dauphin, futur Charles VII, et Hémon était passé au service de celui-ci. Hémon est redevable envers la reine Isabeau de sommes importantes, lesquelles :
"... elle ne puet recouvrer sur icellui Hémon Raguier si comme elle dit, en requérant, pour paiement et recompensacion de ce, que tous les héritages, seigneuries, maisons, cens, rentes, revenues et possessions que ledit Hémon Raguier tenoit et possédoit en nostre royaume de France luy feussent octroyez et délaissiez."
Nous connaissons quelques unes de ces propriétés : une maison de la rue des Blancs-Manteaux, tenant à l'église du même nom, trois maisons de la rue de Paradis situées non loin de là, une maison de la rue Vieille du Temple aboutissant par derrière aux Poulies, des héritages sis à Arcueil.
La reine Isabeau appréciait la ville d'Orléans :
Elle préférait le poisson à la viande (elle raffolait des ombres de Loire). Elle demanda un jour à Thomas Mitard d'aller de Paris à "Sainct-Mamin-lès-Orliens" (Saint-Mesmin) quérir et rapporter des pâtés d'ombres.
A Orléans, en 1417, on lui présente des poissons. Jehan Le Berche le jeune, poissonnier, reçoit 9 livres 12 sous parisis "pour la vente de deux luz, deux grans carpes, trois grans braines et ung bar".
Toujours à Orléans, on lui présente du vin. La vente de trois tonneaux de vin rapporte 15 livres 4 sous parisis à "Maistre Estienne Germe, Raoulet de Recourt et Guillaume Ligier".
Jacquet Le Prestre, valet de la ville (sorte d'appariteur), reçoit 7 sous parisis pour trois chopines d'étain destinées à présenter les dits vins.
Elle possédait une léoparde et un singe. Elle faisait beaucoup de dons.
Une autre Elisabeth de Wittelsbach, connue sous le surnom de "Sissi", impératrice d'Autriche et reine de Hongrie, énoncera plus tard une pensée bien belle, mais bien triste :
"Dans la vie de chacun, il y a un moment où la flamme s'éteint de l'intérieur".
Passage de la reine Isabeau à Orléans en mai 1417 :
Brouillée avec le roi d'Angleterre, celui-ci la fait pratiquement prisonnière, et la fait exiler, lorsque Charles devient Dauphin à la mort de son frère aîné Jehan. Elle part de Vincennes, "gardée" par une force armée qui la conduit à Tours, par Orléans et Blois. Elle n'est plus au pouvoir.
Début mai 1417, elle est à Janville, petite cité de Beauce, entre Paris et Orléans, qui sera en 1429 la plaque tournante du dispositif mis en place pour le siège d'Orléans par Salisbury.
A Orléans, avertis de son arrivée prochaine, les échevins ne savent comment faire. Elle reste malgré tout la reine de France.
Gilet Potier, sergent ducal d'Orléans, lui rend visite à Janville pour savoir quand elle passerait à Orléans. Il revient douze heures plus tard. Orléans lui envoie une délégation d'échevins, à Janville, pour demander à ce que les hommes d'armes de l'escorte évitent Orléans, car ils craignaient des troubles, mais surtout pour connaître la manière dont la cité devait recevoir la reine. Les hommes de cette délégation se nommaient : Jehan Aubelin, Guyon du Fossé, Robin de Saint-Mesmin, Berthaut Mignon, Raoulet de Recourt.
Le 14 mai 1417 (ou le 13 au soir), elle entre dans Orléans. On lui présente des poissons et du vin (voir ci-après). La reine, avec ses gardiens, avait accédé au désir des Orléanais, et n'entra en ville qu'avec une escorte réduite. Le gros des hommes d'armes s'installa dans les alentours de la cité.
Ensuite, elle partira, toujours escortée, pour Blois, puis Tours.
Le 2 novembre 1417, elle est délivrée par le duc de Bourgogne et 800 cavaliers. Elle rentre triomphalement à Tours avec lui, puis ils partent pour Chartres.
Le compte de Gilet Baudry :
La ville d'Orléans, dans ses comptes de commune, conserve la trace de ce passage de la reine Isabeau. En voici transcription du texte original :
"Compte de Gilet Baudry - Mandaté le 2 septembre 1417.
- Item, à Gilet Potier, sergent de monseigneur le duc d'Orliens, pour avoir esté à Yenville, pour savoir quand la royne viendroit, où il vacqua par ung jour. Pour ce... 8 sols parisis.
- Item, à Jehan Aubelin, Guion du Fossé, Robin de Saint-Mesmin, Berthaut Mignon et Raoulet de Recourt qui furent ordonnez pour aller au-devant de la Royne à Yenville, pour parler à ceulx qui gouvernoient ladicte royne, et leur prier que les gens d'armes ne loigassent point à Orliens. Ouquel voyiage ilz vacquèrent par deux jours, à quatre chevaulx, dont il leur a esté compté pour toute despence... 60 sols parisis.
- Item, à Perrin Sevestre qui fut leur varlet par lesdiz deux jours à les servir. Pour ce, pour luy et son cheval... 8 sols parisis.
- Aux personnes qui ensuivent, et premièrement à Jehan Le Berche le jeune, poissonnier, pour la vente de deux luz, deux grans carpes, trois grans braines et ung bar achetez de luy le 14 de may et présentez à la Royne de France. Pour ce... 9 livres 12 sols parisis.
- Item, à Perrin Le Pelletier, poissonnier, pour la vente de deux bars présentez à ladicte royne. Pour ce... 56 sols parisis.
- Item, à maistre Estienne Germe, Raoulet de Recourt et Guillaume Ligier, pour la vente de trois tonneaux de vin qui furent présentéz à ladicte royne. Pour ce... 15 livres 4 sols parisis.
- Item, à Perrin Amiot, pour la vente de douez muis d'aveine présentez à ladicte royne, à 16 sols parisis le muis. Valent... 9 livres 12 sols parisis.
- Item, à Jacquet Le Prestre, varlet de ladicte ville, pour trois choppines d'estaing pour présenter lesdiz vins. Pour ce... 7 sols parisis.
- Item, audit Jacquet, pour une escuelle en quoy fut présenté ladicte aveine. Pour ce... 2 sols parisis.
- Item, audit Jacquet, pour deux draps de lit en quoy fut présenté ledit poisson. Pour ce... 12 sols parisis.
- Item, audit Jacquet, pour argent par luy baillé pour despence faicte par Jehan Deschamps et Jehan Le Pitancier, qui furent ordonnez pour aler quérir les vins dessus diz qui furent donnez à ladicte royne. Pour ce... 2 sols parisis.
- Item, audit Jehan Le Berche, pour la vente d'un grant quarreau, d'un grant bar et d'une grant braine, présentez ledit jour au président de Prouvence, qui gouvernoit la royne. Pour ce... 68 sols parisis.
- Item, audit Jacquet Leprestre, pour quatre grans poz de vin présentez audit président de Prouvence. Pour ce... 9 sols 2 deniers parisis.
- Item, audit Jehan Le Berche, pour la vente d'un quarreau et d'un bar qui furent présentez à maistre Jehan de Chaumery qui avoit apporté lectres de créance de monseigneur le duc d'Orliens. Pour ce... 40 sols parisis.
- Item, audit Jacquet Le Prestre, pour argent à luy baillé pour faire boire le seigneur du Breul, Matho de Cheveaux, aucuns desdits procureurs et aultres qui avoient esté au devant de la royne. Pour ce... 21 sols parisis.
- Item, audit Jacquet Le Prestre, pour argent à luy baillé pour despence faicte chès Raoulet de Recourt par ung escuier qui estoit à la royne, et d'aultres en sa compaignie, pour aler faire vuider les gens d'armes qui estoient à Olivet, à Sainct-Mesmin et à Cléry. Pour ce... 12 sols parisis.
- Item, audit Jacquet, pour deux mines d'aveine qui furent données audit escuier. Pour ce... 2 sols 8 deniers parisis.
- Item, audit Jacquet, pour argent par luy baillé à Jehan Aubelin, pour faire boire au Portereau les compaignons qui estoient en compaignie de la royne, par l'ordonnance desdiz procureurs. Pour ce... 6 sols 8 deniers parisis.
(Doc. Archives d'Orléans - Comptes de commune - Bull. SAHO)
On n'oublie pas "l'escorte" de la reine, ni les gens d'armes qui l'accompagnaient : une avant-garde qui est déjà à Cléry, à quelques lieues d'Orléans, d'autres dans la proche banlieue, à Olivet et à Saint-Mesmin, ni ceux qui stationnaient tout près, au Portereau, de l'autre côté du pont sur la rive gauche de la Loire, ni même, enfin, un écuyer qui devait sans doute être un officier d'ordonnance de la reine.
Evaluation :
Muid : ancienne mesure de capacité pour les liquides, les grains et diverses matières, et qui variait selon les pays et les marchandises.
A Paris, le muid valait 274 litres, pour le vin.
Mine : ancienne mesure de capacité pour les matières sèches, valant en France 78 litres environ.
On a donné 12 "muis" d'avoine, soit : 12 x 274 = 3.288 litres.
On a donné 2 mines d'avoine à l'écuyer : 2 x 78 = 156 litres.
Sous toutes réserves, si les mesures étaient celles-ci en 1417 et à Orléans, et si l'on compte 20 litres par cheval, il y aurait donc eu :
- 3.288 : 20 = 150 ou 160 chevaux pour l'escorte de la reine,
- 156 : 20 = 7 ou 8 chevaux dans la troupe de l'écuyer.
Pour le vin : 3 tonneaux = 6 traversins; un traversin = 210 pintes, soit 240 litres. La pinte fait : 1,14 litre.
Cela fait environ 1.760 litres, soit, si l'on part sur environ 170 hommes : à peu près 10 litres par homme !
La reine Isabeau et ses geôliers furent bien reçus en la ville d'Orléans.
Ref. : Comptes de la ville d'Orléans - Comptes de commune - Médiathèque Orléans (documents précieux) - Bull. SAHO. |